Christian FLAVIGNY

psychanalyste

11 février 2014 - le Figaro

Théorie du genre: faut-il retirer Tomboy des écrans scolaires?

DECRYPTAGE - Les commissions du ministère de l'Education Nationale estiment que le film Tomboy peut être diffusé à l'école primaire. Trois pédopsychiatres, expliquent, pour FigaroVox, quelles conséquences ce film peut avoir dans la construction des enfants.

Christian Flavigny est pédopsychiatre, psychanalyste, auteur de La querelle du genre, PUF 2012
Pierre Lévy Soussan est pédopsychiatre, psychanalyste, auteur de Les destins de l'adoption, Fayard 2010
Sophie Marinopoulos est psychologue, psychanalyste, auteur de Combattre les petites philosophies du pénis, Éditions Les Liens qui Libèrent 2011

Est-ce faire œuvre éducative que de diffuser Tomboy aux enfants d'école primaire? Les commissions du Ministère de l'Éducation Nationale l'ont estimé ; mais leur point de vue est critiquable. Il omet qu'un questionnement, aussi vivifiant soit-il pour la réflexion des adultes, n'est pas applicable aux enfants et adolescents. L'enfant n'est pas un adulte en miniature, et il s'impose de tenir compte des besoins propres à son développement psychologique et affectif.
Tomboy évoque Laure, une fillette de 11 ans qui à l'occasion d'un changement de domicile se présente comme Mickaël. Un adulte peut appréhender le vécu de cet enfant, même si le scénario demeure imprécis, conservant indécidable si Laure tente l'aventure imaginaire de se mettre dans la peau d'un garçon ou si elle se ressent être un garçon, bref si la thématique abordée est celle d'une fillette "garçon manqué" ou d'une inclination transsexuelle. Un adulte est en mesure d'apprécier ou de critiquer l'attitude des parents: le père présenté dans une complicité qui fait éprouver l'enfant comme un fils avant qu'une scène de baignoire révèle qu'il est une fille ; la mère, vivant sereine une troisième maternité puis témoignant d'une remarquable incompréhension à l'égard de la "fantaisie garçonnière" de Laure.
Le film est moins orienté vers une compréhension psychologique que vers une thèse dont la cinéaste n'a pas caché l'intention: la société actuelle, intolérante à la diversité des inclinations dites "de genre", les réprime. C'est donc une thèse idéologique qui est déployée, qu'une société adulte peut entendre et discuter.
Mais sa présentation auprès d'enfants est critiquable. Pour eux, être garçon ou fille, c'est une constitution corporelle, incontournable donne de départ, qu'il s'agit d'agencer avec cette autre, tout aussi fondatrice: les attentes de ses parents qu'il soit leur fils / leur fille. S'approprier son corps sexué en l'intégrant au devenir filiatif, tel est l'horizon d'un développement affectif, à cet âge captivé par l'envie de combler au mieux les parents.
La démarche du Ministère repose sur une confusion : celle de déplacer un débat de la société adulte sur le terrain de l'enfant et de la famille
La rêverie est certes banale chez l'enfant, de s'imaginer être de l'autre sexe, ou bien d'être d'une autre famille ; mais c'est sur la base d'une réalité qu'il sait intangible au départ, réalité de son corps comme celle des parents dont il est issu, avec laquelle il lui faut en définitive se construire. La rêverie est alors le gage d'une liberté que la vie imaginaire lui procure, s'évadant de la réalité, qui lui demeure un socle. À cet égard, les images du film Tomboy embarrassent la méditation enfantine, au risque de la piéger. Elles invalident la rêverie en imposant une thèse: l'évasion imaginaire vaudrait "pour de vrai" comme disent les enfants, elle serait une vérité brimée de Laure, un destin dont elle serait dépossédée, sans plus de référence ni à son corps propre (dont la sexuation intervient néanmoins dans le film, mais de manière brutale) ni à ses parents (la réaction sèche de la mère dépeignant des adultes intolérants). Des enfants et jeunes adolescents devraient être protégés d'une telle approche idéologique.
Des enfants et jeunes adolescents devraient être protégés d'une telle approche idéologique.
La démarche du Ministère repose sur une confusion : celle de déplacer un débat de la société adulte sur le terrain de l'enfant et de la famille ; or élaguer un arbre n'impose pas de malmener ses racines. La répartition des tâches entre hommes et femmes questionne les adultes, du fait qu'elles soient de plus en plus indifférenciées (l'enjeu ancien de la force physique a disparu de la vie du travail). Elle n'a rien à voir avec l'épanouissement de l'enfant et sa façon de s'approprier son identité sexuée: là, l'indifférenciation au titre d'une égalité garçon/fille est un leurre, et devient une violence si elle est présentée aux enfants: garçons et filles se respecteront d'autant mieux qu'ils seront respectés et confortés dans leur constitution affective. Imposer au garçon de supposés attributs des jeux de fille (les poupées), à la raison de "déconstruire les stéréotypes", c'est insinuer que les sexes constitueraient une menace l'un à l'égard de l'autre ; or l'enfant est le fruit de la différence des sexes, il est né du partage entre eux. C'est aussi omettre que l'horizon qui le motive à grandir est, pour le garçon de rêver être un jour un père comme son père, pour la fille une mère comme sa mère. Leurs jeux explorent ces thèmes, puisant leurs références à la vie familiale, s'y calquant ou s'en démarquant, signe d'une liberté que l'enfant apprivoise et conquiert depuis ce qui lui est transmis.
Le Ministère ne peut pas s'étonner que sa démarche soit ressentie par les familles comme une intrusion idéologique au sein de l'école et une caution donnée à des plaidoyers militants de tous bords ; avec le risque de confisquer les réflexions nécessaires sur de tels sujets, sérieux et subtils, et le détriment qui rejaillit sur l'enfant.

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