Atlantico : Dans plusieurs pays européens, l'accumulation des cas de détransition et des données cliniques a conduit les autorités sanitaires à commander des évaluations indépendantes - qui ont toutes conclu à la même chose : effondrement méthodologique des pratiques, absence de preuves robustes sur les bénéfices à long terme, nécessité de renforcer les évaluations préalables. Pourquoi ce mécanisme de correction ne s'est-il pas enclenché en France ?
Christian Flavigny : La Haute Autorité de santé (HAS) est dans la même situation que l'audiovisuel public ; un recours en justice, engagé par l'équipe de Juristes pour l'Enfance, a montré que la composition du groupe d'experts constitué sur la question des « mineurs transgenres » ne reflétait pas la diversité des avis sur la « transition » réclamée par ceux se sentant « être dans le mauvais corps » sexué (Conseil d'État, juillet 2025) ; l'orientation penchait vers la réponse « trans-affirmative ». L'HAS en a pris acte et a convoqué un nouveau collectif, en cours de constitution dans une optique pluraliste.
Le débat ne porte pas en soi sur la pratique médico-chirurgicale de « transition », mais sur son application aux jeunes mineurs ; de nombreux praticiens pédopsychiatres estiment que ceux-ci ne sont pas en mesure d'évaluer les incidences sur leur vie future de la « transition ». Même la majorité légale de 18 ans semble prématurée pour une telle décision ; une maturité adulte, autant cérébrale que psychologique, n'est atteinte qu'à 25ans, comme l'avait bien perçu l'écrivaine Brigitte Kernel, attribuant à son héros/héroïne Gregory/Gloria Hemingway ce propos : « la réattribution sexuelle est mon combat. Il faudrait avoir dépassé vingt-cinq ans, car je crains le possible regret des jeunes gens qui se font opérer trop tôt » (Lesecret Hemingway, Flammarion, 2020, p 306). Ce pourquoi l'accusation que ces pédopsychiatres contestaient la transition médico-chirurgicale desmineurs du fait d'être « transphobes », élude le cœur du débat, ce qui avait abouti aux précédentes recommandations de l'HAS.
C'est l'une des questions portées en France par l'Observatoire de la PetiteSirène, fondée en 2021 : les jeunes ne peuvent pas comprendre que transitionner vers l'autre sexe est un leurre : il n'y a jamais qu'une adaptation aux apparences sexuelles de l'autre sexe. Tant mieux si celle-ci profite à ceux qui l'ont décidée de manière éclairée ; mais concernant les jeunes, il a été souligné leur impossibilité de l'apprécier, liée à l'impatience qui caractérise leur âge, majorée par le désarroi intense qui les fait mal à l'aise dans leur sexuation. Surtout s'ajoute le fait que ladite transition devient, pour bien des jeunes confrontés à des difficultés psychologiques ou psychiatriques, une fuite dans l'utopie qu'elle les en soulagerait, comme dotée de pouvoirs magiques.
Cette précipitation des jeunes résultant d'un grand désarroi psychoaffectif ; il faut les protéger d'une illusion libératrice de laquelle bien d'entre eux déchanteraient rapidement - et tragiquement. Elle mène à des regrets et au drame de la détransition, maintenant documenté par de nombreux témoignages ; une étude finlandaise, récemment présentée sur ce site, amontré que la transition ne soulageait pas le désarroi que vivent les jeunes mineurs entraînés indûment dans le leurre de la transition, en particulier ne diminue pas les gestes suicidaires ; elle confirme la décision prise dès 2020 en Finlande de protéger les mineurs d'une décision dont ils ne peuvent apprécier les incidences de vie future. La Suède suivait cette voie dès 2022, la Norvège dès 2023, l'Angleterre publiait en 2024 le rapport Cass, évaluation indépendante commanditée par le NHS, prônant un principe de protection des mineurs, celui-là même qui a inspiré le rapport sénatorial (2024) proposé en projet de loi pour la France.
Les questionnements sont apparus d'ordre à la fois scientifique et éthique ; l'HAS ne peut plus les ignorer. Scientifique : des résultats manquants de rigueur, au pire manipulés, constatés dans les recommandations de la WPATH (World Professional Association for Transgender Health) en 2024, qui occultaient que la transition ne soulage pas le désarroi des jeunes « transgenres ». Éthique, ignorant la prévalence massive des troubles psychiatriques chez les jeunes se disant « trans » : ils cherchent dans la transition un apaisement à une souffrance authentique, ayant toute probabilité d'être illusoire. Aussi importe-t-il que l'HAS revienne sur son refus qu'un avis psychiatrique fasse partie intégrante du « consentement éclairé », préalable à tout engagement médico-chirurgical.
Quant à la question lancinante : la France est-elle toujours « en retard » sur la modernité ? – elle est mal posée. Il est vrai que l'importation de la notion d'« identité de genre » est apparue en France bien après qu'elle a été imposée aux États-Unis et dans la plupart des pays européens : est-ce retard à la modernité ? Certes pas. C'est plutôt la résistance légitime de la culture française à l'importation d'une notion nord-américaine, qu'elle sait n'être pas probante ; elle a la capacité de le démontrer, et il aurait été plus pertinent de l'expliquer à nos correspondants d'outre-Atlantique plutôt qu'entériner leur hasardeuse thèse « woke » : c'eût été pour le plus grand bénéfice de l'exportation des idées.
Il fut dommageable que le « retard » n'ait pas tenu bon et n'ait pas abouti à empêcher l'engouement pour une compréhension superficielle de l'« angoisse de sexuation pubertaire » que vivent bien des adolescents ; c'eût été fructueuxpour le monde entier. Il suffirait de ne pas confondre modernité et américanisation – bref de ne pas s'engouffrer dans une « modernité » d'importation.
Gageons que l'HAS, dans le fil d'une meilleure saisie par l'opinion publique et par tous les professionnels, médecins et psychologues, de la gravité de la situation, saura restaurer la pluralité des débats qui, dans le respect des opinions, dépasse l'idéologisation d'un thème qui concerne la jeunesse : il s'agit plus globalement du rapport que les adultes entretiennent aujourd'hui à son égard.